Le web de Dominique Guebey – Les belles lettres

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Jean Paul, Être là dans l’existence

Trad. Pierre Deshusses

Notes éparses par Johann Paul Friedrich Richter (1763-1825).


L’école de l’expérience est un enseignement qui coûte bien trop cher.

Ils écrivent leurs pensées dans des livres faits par les autres ; la mouche souille de ses chiures le sucre dont elle se nourrit.

L’homme n’est jamais seul – la conscience de soi fait qu’il y a toujours deux moi dans la même pièce.

Le banc sur le chemin est un signe réjouissant de cosmopolitisme.

Spectacle doux et tendre de voir quelqu’un dormir, même un chien – cet abandon de tous les membres, cette jouissance pure et innocente du plaisir, ce bonheur sans vanité, sans souci ni espoir – simplement être là dans l’existence.

Je suis souvent étonné, quand on me questionne, de dire et de savoir des centaines de choses auxquelles je n’avais pas pensé auparavant et qui me viennent au fur et à mesure de mes réponses. Mais on confond – d’où l’étonnement – ce que l’on a appris, et dont le souvenir et le déballage remplissent de joie, avec ce que l’on invente et qui nous apparaîr comme quelque chose de nouveau puisque cela jaillit de façon spontanée et sans aucun apprentissage. Or ce que tu as en toi s’enrichit et se fertilise constamment à l’insu de ta conscience, de la même façon que toute nouvelle pensé reposait autrefois en toi à l’insu de ta conscience (car elle n’avait rien à voir avec la conscience, sinon elle n’aurait pas pu t’apparaître comme nouvelle) – et c’est ainsi que ta vie et ta pensée (non pas tes lectures dont tu te souviens certes de façon fragmentaire) sont au fond de toi comme autant de dons et de trésors ; il suffit d’être confronté à une occasion ou une stimulation : et tu vas découvrir ce que tu sais, ce qui est différent de « ce dont tu te souviens » ; qui est encore différent de « ce dont tu as conscience ». – C’est ainsi que l’homme devient (est) chaque jour plus que ce qu’il sait.

On a beau s’exercer à prendre conscience des choses – on trouve toujours quelque chose que l’on avait en soi ou devant soi durant des années, sans pour autant en avoir pris conscience.

Fais tes projets avec du vin, mets-les à exécution avec du café.

Toute la vie est un suicide.

Même une montre arrêtée indique une fois par jour l’heure exacte.

Le 18 février [1848], je racontais en rêve comment j’avais eu pour la première fois, dans mon enfance, la conscience du moi, un regard à travers la porte d’entrée – depuis j’y ai mêlé tant de soucis annexes, et je disais : la conscience doit venir d’un coup.

La sobriété du matin n’est qu’une ivresse négative.

Les femmes écoutent d’un œil.

Si moi je parviens à tirer des nuages n’importe quelle forme et à l’imposer un certain temps, alors nous tous autant que nous sommes ne faisons rien d’autre avec les nuées de notre vie : nous en tirons des formes qui restent aussi longtemps que dure le nuage.

Même dans l’écriture il faut se résoudre à n’arriver nulle part.

Avec le développement de la musique, le dégoût pour les harmonies revenant éternellement et la lassitude face aux solutions conventionnelles vont être tels que l’on va finir par recourir aux dissonances.

Les plus grandes villes et les plus grands génies sont bâtis de façon irrégulière, remplis de culs-de-sac et de palais.

Aucun homme au monde ne tire profit d’une autobiographie ; l’écrire est donc une preuve d’humilité.

Tout ce que j’écris est en fait de l’autobiographie intérieure ; et toutes mes œuvres littéraires sont des descriptions de ma vie propre, car on ne connaît et ne vit finalement pas d’autre vie que la sienne.