Le web de Dominique Guebey – Les belles lettres

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Robert Musil, L’homme sans qualités

Ed. du Seuil – traduction Philippe Jaccottet

Deuxième partie – Toujours la même histoire

25. Souffrances d’une âme mariée

En fait, ce qu’elle nommait son âme n’était vraisemblablement qu’un petit capital d’amour dont elle disposait encore au moment de son mariage ; le sous-secrétaire Tuzzi n’en était pas la meilleure occasion de placement. Sa supériorité sur Diotime avait été d’abord, et pendant longtemps, celle de l’homme plus agé ; plus tard s’y ajouta celle de l’homme qui réussit dans une situation entourée de mystère, qui s’ouvre peu à son épouse et considère avec bienveillance les futilités dont elle s’occupe. Mises à part les délicatesses de la lune de miel, le sous-secrétaire Tuzzi avait toujours été un utilitaire et un rationaliste qui ne perdait jamais son équilibre. Néanmoins, la sérénité bien coupée de ses actions et de ses habits, l’odeur que l’on eût pu dire poliment sérieuse de son corps et de sa barbe, sa voix ferme et prudente de baryton l’entouraient d’un halo qui excitait l’âme de la jeune Diotime comme la présence de son maître un chien de chasse qui lui pose la queue sur les genoux. Et de même que le chien, à l’abri de son affection, trotte à sa suite, Diotime, sous la conduite d’un guide objectif et sérieux, avait pénétré dans le paysage infini de l’amour.

28. Un chapitre que peut sauter quiconque n’a pas d’opinion personnelle sur le maniement des pensées.

Meilleur est ce cerveau, moins visibles sont ses actes. C’est pourquoi l’acte de penser, tant qu’il se prolonge, est un état proprement lamentable, une sorte de colique de toutes les circonvolutions du cerveau ; mais lorsqu’il est achevé, il a déjà perdu la forme du penser, sous laquelle il est vécu, pour prendre celle de la chose pensée ; et cette forme est, hélas, impersonnelle, car la pensée est alors tournée vers l’extérieur et destinée à la communication. Il est pour ainsi dire impossible, lorsqu’un homme pense, d’attraper le moment où il passe du personnel à l’impersonnel, et c’est évidemment pourquoi les penseurs donnent aux écrivains de tels soucis que ceux-ci préfèrent éviter ce genre de personnage.

34. Un rayon brûlant et des murs refroidis.

… Au fond, il en est peu qui sachent encore, dans le milieu de leur vie, comment ils ont bien pu en arriver à ce qu’ils sont, à leurs distractions, leur conception du monde, leur femme, leur caractère, leur profession et leurs succès ; mais ils ont le sentiment de n’y plus pouvoir changer grand-chose. On pourrait même prétendre qu’ils ont été trompés, car on n’arrive jamais à trouver une raison suffisante pour que les choses aient tourné comme elles l’ont fait ; elles auraient aussi bien pu tourner autrement ; les événements n’ont été que rarement l’émanation des hommes, la plupart du temps ils ont dépendu de toutes sortes de circonstances, de l’humeur, de la vie et de la mort d’autres hommes, ils leur sont simplement tombés dessus à un moment donné. Dans leur jeunesse, la vie était encore débordante de possibilités et de vide, et à midi déjà voici quelque chose devant vous qui est en droit d’être désormais votre vie, et c’est aussi surprenant que le jour où un homme est assis là tout à coup, avec qui l’on a correspondu pendant vingt ans sans le connaître, et qu’on s’était figuré tout différent. Mais le plus étrange est encore que la plupart des hommes ne s’en aperçoivent pas ; ils adoptent l’homme qui est venu à eux, dont la vie s’est acclimatée en eux, les événements de sa vie leur semblent désormais l’expression de leurs qualités, son destin est leur mérite ou leur malchance. Il leur est arrivé ce qui arrive aux mouches avec le papier tue-mouches : quelque chose s’est accroché à eux, ici agrippant un poil, là entravant leurs mouvements, quelque chose les a lentement emmaillotés jusqu’à ce qu’ils soient ensevelis dans une housse épaisse qui ne correspond plus que de très loin à leur forme primitive. Dès lors, ils ne pensent plus qu’obscurément à cette jeunesse où il y avait eu en eux une force de résistance : cette autre force qui tiraille et siffle, qui ne veut pas rester en place et déclenche une tempête de tentatives d’évasion sans but ; l’esprit moqueur de la jeunesse, son refus de l’ordre établi, sa disponibilité à toute espèce d’héroïsme, au sacrifice comme au crime, son ardente gravité et son inconstance, tout cela n’est que tentatives d’évasion. Celles-ci expriment simplement, en fin de compte, qu’aucune entreprise juvénile ne paraît issue d’une nécessité intérieure incontestable, quand bien même elles l’expriment de manière à laisser entendre que toutes ces entreprises étaient urgentes et indispensables. Quelqu’un, n’importe qui, invente un beau geste nouveau, intérieur ou extérieur… Comment appeler cela ? Une attitude vitale ? Une forme dans laquelle l’être intérieur se répand comme le gaz dans un ballon de verre ? Une ex-pression de l’im-pression1 ? Une technique de l’être ? Ce peut être une nouvelle taille de moustache ou une nouvelle pensée. C’est du théâtre, mais tout théâtre a un sens, et dans l’instant, comme les moineaux sur les toits quand on leur lance des miettes, les jeunes âmes se jettent là-dessus. Ce n’est pas difficile à comprendre : quand au-dehors pèsent sur la langue, les mains et les yeux un monde lourd, cette lune refroidie qu’est la terre, des maisons, des mœurs, des tableaux et des livres, et quand il n’y a rien au-dedans qu’un brouillard informe et toujours changeant, n’est-ce pas un immense bonheur que quelqu’un vous propose une expression dans laquelle on croit se reconnaître ? Quoi de plus naturel si l’homme passionné s’empare de cette forme nouvelle avant l’homme ordinaire ? Elle lui offre l’instant de l’être, de l’équilibre des tensions entre le dedans et le dehors, entre l’écrasement et l’éclatement.

35. M. le directeur Léon Fischel et le Principe De Raison Insuffisante.

Ulrich, brusquement arraché à son humeur et la prolongeant néanmoins, répondit, sur le ton qu’il avait adopté depuis toujours avec Fischel : « Le PDRI.

— Le… ? »

Le directeur Fischel répéta ingénument les quatres lettres et ne pensa pas tout de suite à une plaisanterie, car de telles abréviations, si elles n’étaient pas encore aussi nombreuses qu’aujourd’hui, avaient cependant été répandues par les cartels et les trusts ; elles inspiraient confiance. Il se reprit pourtant : « Pas de plaisanterie, je vous en prie : je suis pressé, j’ai une conférence.

— Le Principe De Raison Insuffisante ! Répéta Ulrich. Étant philosophe, vous devez savoir ce que l’on entend par principe de raison suffisante2. Malheureusement, pour tout ce qui le concerne directement, l’homme y fait toujours exception ; dans notre vie réelle, je veux dire notre vie personnelle, comme dans notre vie historique et publique, ne se produit jamais que ce qui n’a pas de raison valable. »

Léon Fischel balança s’il devait ou non répliquer. M. le directeur Léon Fischel, de la Lloyd Bank, aimait à philosopher, il y a encore des hommes de cette espèce dans les professions pratiques, mais il était vraiment pressé ; c’est pourquoi il répliqua : « Vous ne voulez pas me comprendre. Je sais ce qu’est le progrès, je sais ce qu’est l’Autriche, et je sais probablement aussi ce qu’est le patriotisme. Mais peut-être ne puis-je me représenter exactement ce que sont le vrai progrès, la vraie Autriche et le vrai patriotisme. Voilà ce que je vous demande !

— Bon. Savez-vous ce qu’est une enzyme, ou un catalyseur ? »

Léon Fischel leva la main comme pour se protéger.

« C’est quelque chose qui ne fournit aucune contribution matérielle, mais qui met en branle un processus. L’histoire doit vous avoir appris que la vraie foi, la vraie morale, la vraie philosophie n’ont jamais existé ; néanmoins, les guerres, les brutalités et les atrocités qui se sont déchaînées pour elles ont transformé fructueusement le monde.

37. Par l’invention de « l’Année autrichienne », un publiciste crée au comte Leinsdorf de gros ennuis. Son altesse appelle Ulrich de tous ses vœux.

C’est ainsi que le comte Leinsdorf remporta un succès inattendu. Sans doute avait-il lui aussi conçu son idée, à l’origine, sous la forme d’une comparaison ; mais il avait tout de même trouvé aussi une liste de noms, et son moralisme aspirait à dépasser ce stade d’inconsistance ; l’idée était ancrée profondément en lui qu’il fallait orienter l’imagination du peuple ou, comme il le dit à un journaliste à lui dévoué, du « public », vers un but qui fût clair, raisonnable, sain et compatible avec les vrais buts de l’humanité et de la nation. Ce journaliste, stimulé par le succès de son collègue, nota aussitôt cette phrase et, comme il avait sur son prédécesseur l’avantage de la tenir de « source digne de foi », la technique de sa profession voulut qu’il fît aussitôt état, en gros caractères, de ces « informations émanant de cercles influents » ; c’était précisément ce que le comte Leinsdorf attendait de lui. Son Altesse tenait beaucoup à ne pas passer pour un idéologue, mais pour un politicien réaliste expérimenté, et voulait qu’une distinction subtile fût faite entre cette « Année autrichienne » née du cerveau d’un journaliste génial, et la prudence réfléchie des milieux responsables. Dans ce dessein, il recourut à la technique d’un homme qu’il n’aimait pas d’ordinaire à prendre pour modèle, Bismarck, et qui consistait à faire révéler par les journalistes ses véritables intentions afin de pouvoir les confirmer ou les démentir ensuite selon les exigences de l’heure.

46. Les idéaux et la morale sont le meilleur moyen de combler ce grand trou qu’on appelle l’âme.

Il n’y a que les fous, les dérangés, les gens à idée fixes qui puissent perséverer longtemps dans le feu de l’âme en extase ; l’homme sain doit se contenter d’expliquer que la vie, sans une parcelle de ce feu mystérieux, ne lui paraîtrait pas digne d’être vécue.

L’existence d’Arnheim était débordante d’activité ; il était un homme de la réalité, et c’est avec un sourire bienveillant, sans rester insensible à l’urbanité des représentants de la vieille Autriche, qu’il avait écouté parler des Soupes populaires François-Joseph et des relations entre le sentiment du devoir et les marches militaires. Il était fort loin de songer à s’en moquer comme Ulrich l’avait fait, car il était persuadé qu’il fallait beaucoup moins de courage et de supériorité d’esprit pour poursuivre les grandes idées que pour admettre, dans ces âmes quotidiennes, un peu ridicules mais de bonne apparence, un touchant noyau d’idéalisme.


Notes