D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres


D.A.F. de Sade (1740-1814) La Philosophie dans le Boudoir (suite - Premier dialogue)

S-A : Cela ne sera sûrement pas long avec les dispositions que je lui connais…

Ch : Mais, dis-moi, chère sœur, ne redoutes-tu rien des parents ? Si cette petite fille venait à jaser quand elle retournera chez elle ?

S-A : Ne crains rien, j’ai séduit le père… il est à moi. Faut-il enfin te l’avouer ? je me suis livrée à lui pour qu’il fermât les yeux; il ignore mes desseins, mais il n’osera jamais les approfondir… Je le tiens.

Ch : Tes moyens sont affreux!

S-A : Voilà comme il les faut pour qu’ils soient sûrs.

Ch : Eh ! dis-moi, je te prie, quelle est cette jeune personne ?

S-A : On la nomme Eugénie, elle est la fille d’un certain Mistival, l’un des plus riches traitants de la capitale, âgé d’environ trente-six ans ; la mère en a tout au plus trente-deux et la petite fille quinze. Mistival est aussi libertin que sa femme est dévote. Pour Eugénie, ce serait en vain, mon ami, que j’essaierais de te la peindre : elle est au-dessus de mes pinceaux; qu’il te suffise d’être convaincu que ni toi ni moi n’avons certainement jamais rien vu d’aussi délicieux au monde.

Ch : Mais esquisse au moins, si tu ne peux peindre, afin que, sachant à peu près à qui je vais avoir affaire, je me remplisse mieux l’imagination de l’idole où je dois sacrifier.

S-A : Eh bien, mon ami, ses cheveux châtains, qu’à peine on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses ; son teint est d’une blancheur éblouissante, son nez est un peu aquilin, ses yeux d’un noir d’ébène et d’une ardeur!… Oh ! mon ami, il n’est pas possible de tenir à ces yeux-là… Tu n’imagines point toutes les sottises qu’ils m’ont fait faire… Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent… les intéressantes paupières qui les bordent !… Sa bouche est très petite, ses dents superbes, et tout cela d’une fraîcheur!… Une de ses beautés est la manière élégante dont sa belle tête est attachée sur ses épaules, l’air de noblesse qu’elle a quand elle la tourne… Eugénie est grande pour son âge ; on lui donnerai dix-sept ans ; sa taille est un modèle d’élégance et de finesse, sa gorge délicieuse… Ce sont bien les deux plus jolis tétons !… A peine y a-t-il de quoi remplir la main, mais si doux… si frais… si blancs !… Vingt fois j’ai perdu la tête en les baisant ! et si tu avais vu comme elle s’animait sous mes caresses… comme ses deux grands yeux me peignaient l’état de son âme !… Mon ami, je ne sais pas comment est le reste. Ah ! s’il faut en juger par ce que je connais, jamais l’Olympe n’eut une divinité qui la valût… Mais je l’entends… laisse-nous ; sors par le jardin pour ne la point rencontrer, et sois exact au rendez-vous.

Ch : Le tableau que tu viens de me faire te répond de mon exactitude… Oh, ciel ! sortir… te quitter dans l’état où je suis !… Adieu… un baiser… un seul baiser, ma sœur, pour me satisfaire au moins jusque-là. (Elle le baise, touche son vit au travers de sa culotte, et le jeune homme sort avec précipitation.)

Cre : 30 juin 2003 - Maj : 13 aou 2011

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