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D.A.F. de Sade (1740-1814) La Philosophie dans le Boudoir (suite - Septieme dialogue)

Si les mouvements d’amour réciproque étaient dans la nature, la force du sang ne serait plus chimérique, et sans s’être vus, sans s’être connus mutuellement, les parents distingueraient, adoreraient leurs fils, et, réversiblement, ceux-ci, au milieu de la plus grande assemblée, discerneraient leurs pères inconnus, voleraient dans leurs bras, et les adoreraient. Que voyons-nous au lieu de tout cela ? Des haines réciproques et invétérées ; des enfants qui, même avant l’âge de raison, n’ont jamais pu souffrir la vue de leurs pères ; des pères éloignant leurs enfants d’eux parce que jamais ils ne purent en soutenir l’approche ! Ces prétendus mouvements sont donc illusoires, absurdes ; l’intérêt seul les imagina, l’usage les prescrivit, l’habitude les soutint, mais la nature jamais ne les imprima dans nos cœurs. Voyez si les animaux les connaissent ; non, sans doute ; c’est pourtant toujours eux qu’il faut consulter quand on veut connaître la nature. O pères ! soyez donc bien en repos sur les prétendues injustices que vos passions ou vos intérêts vous conduisent à faire à ces êtres, nuls pour vous, auxquels quelques gouttes de votre sperme ont donné le jour ; vous ne leur devez rien, vous êtes au monde pour vous et non pour eux ; vous seriez bien fous de vous gêner, ne vous occupez que de vous : ce n’est que pour vous que vous devez vivre ; et vous, enfants, bien plus dégagés, s’il se peut encore, de cette piété filiale dont la base est une vraie chimère, persuadez-vous de même que vous ne devez rien non plus à ces individus dont le sang vous a mis au jour. Pitié, reconnaissance, amour, aucun de ces sentiments ne leur est dû ; ceux qui vous ont donné l’être n’ont pas un seul titre pour les exiger de vous ; ils ne travaillaient que pour eux, qu’ils s’arrangent ; mais la plus grande de toutes les duperies serait de leur donner ou des soins ou des secours que vous ne leur devez sous aucun rapport ; rien ne vous en prescrit la loi, et, si par hasard, vous vous imaginiez en démêler l’organe, soit dans les inspirations de l’usage, soit dans celles des effets moraux du caractère, étouffez sans remords des sentiments absurdes… des sentiments locaux, fruits des mœurs climatérales que la nature réprouve et que désavoua toujours la raison !

Mist : Eh quoi ! les soins que j’ai eus d’elle, l’éducation que je lui ai donnée !…

D : Oh ! pour les soins, ils ne sont jamais les fruits que de l’usage ou de l’orgueil ; n’ayant rien fait de plus pour elle que ce que prescrivent les mœurs du pays que vous habitez, assurément Eugénie ne vous doit rien. Quant à l’éducation, il faut qu’elle ait été bien mauvaise, car nous sommes obligés de refondre ici tous les principes que vous lui avez inculqués ; il n’y en a pas un seul qui tienne à son bonheur, pas un qui ne soit absurde ou chimérique.

Cre : 30 juin 2003 - Maj : 13 aou 2011

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