D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres


D.A.F. de Sade (1740-1814) La Philosophie dans le Boudoir (suite - Premier dialogue)

S-A : Il ne croit pas en Dieu, j’espère.

Ch : Ah ! que dis-tu là ! C’est le plus célèbre athée, l’homme le plus immoral… Oh ! c’est bien la corruption la plus complète et la plus entière, l’individu le plus méchant et le plus scélérat qui puisse exister au monde.

S-A : Comme tout cela m’échauffe ! Je vais raffoler de cet homme. Et ses goûts, mon frère ?

Ch : Tu les sais ; les délices de Sodome lui sont aussi chers comme agent que comme patient ; il n’aime que les hommes dans ses plaisirs, et si quelquefois, néanmoins, il consent à essayer les femmes, ce n’est qu’aux conditions qu’elles seront assez complaisantes pour changer de sexe avec lui. Je lui ai parlé de toi, je l’ai prévenu de tes intentions ; il accepte et t’avertit à son tour des clauses du marché. Je t’en préviens, ma sœur, il te refusera tout net si tu prétends l’engager à autre chose : “Ce que je consens à faire avec votre sœur est, prétend-il, une licence… une incartade dont on ne se souille que rarement et avec beaucoup de précautions.”

S-A : Se souiller !… des précautions !… J’aime à la folie le langage de ces aimables gens ! Entre nous autres femmes, nous avons aussi de ces mots exclusifs qui prouvent, comme ceux-là, l’horreur profonde dont elles sont pénétrées pour tout ce qui ne tient pas au culte admis… Eh ! dis-moi, mon cher, il t’a eu? Avec ta délicieuse figure et tes vingt ans, on peut, je crois, captiver un tel homme !

Ch : Je ne te cacherai point mes extravagances avec lui : tu as trop d’esprit pour les blâmer. Dans le fait, j’aime les femmes, moi, et je ne me livre à ces goûts bizarres que quand un homme aimable m’en presse. Il n’y a rien que je ne fasse alors. Je suis loin de cette morgue ridicule qui faut croire à nos jeunes freluquets qu’il faut répondre par des coups de canne à de semblables propositions ; l’homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais ne les insulter jamais : leur tort est celui de la nature ; ils n’étaient pas plus les maîtres d’arriver au monde avec des goûts différents que nous ne le sommes de naître ou bancal ou bien fait. Un homme vous dit-il d’ailleurs une chose désagréable en vous témoignant le désir qu’il a de jouir de vous ? Non, sans doute ; c’est un compliment qu’il vous fait ; pourquoi donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n’y a que les sots qui puissent penser ainsi ; jamais un homme raisonnable ne parlera de cette matière différemment que je ne fais, mais c’est que le monde est peuplé de plats imbéciles qui croient que c’est leur manquer que de leur avouer qu’on les trouve propres à des plaisirs, et qui, gâtés par les femmes, toujours jalouses de ce qui a l’air d’attenter à leurs droits, s’imaginent être les Don Quichotte de ces droits ordinaires, en brutalisant ceux qui n’en reconnaissent pas toute l’étendue.

Cre : 30 juin 2003 - Maj : 13 aou 2011

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