D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e          Photo, quincaillerie

Elmarit-M 24mm ASPH

Sommaire

  1. Présentation
  2. Caractéristiques
  3. Performances
  4. Sur le terrain
  5. Exemples

Présentation

Objet coûteux mais absolument indispensable et tellement bon qu’il rend vraiment ce qu’on y a mis. Cette acquisition n’est pas le fruit du hasard mais d’une longue pratique du grand angle.

Intérêt du grand-angle

Rappelons ici l’intérêt de ce type d’objectif :

  1. Aspect utilitaire : le grand angle est nécessaire si on manque de recul (intérieurs, architectures).
  2. Aspect esthétique : le grand angle permet de mettre un sujet proche en relation ou opposition avec son environnement, ou avec un objet situé dans un autre plan, les deux étant également nets. C’est là où le grand-angle est à son meilleur.
  3. Outil du reportage d’action : dans une foule en mouvement par exemple, un objectif comme le 24 mm est certainement la meilleure solution.

Bref, il est tellement intéressant et pratique d’avoir un grand-angle que son principal inconvénient est qu’on risque d’en abuser [1].

Mérites de la focale fixe

Comme un grand-angle est appelé à servir sur des sujets architecturaux, il importe que sa distorsion soit minimale. Cette exigence est un puissant argument pour rejeter le zoom grand-angle, certes outil précieux aux reporters de presse (gens peu concernés par la fidélité géométrique), mais moins pour les autres professionnels comme à l’amateur sérieux (i.e. non sujet à la déclenchite aigüe et soucieux avant tout de la qualité de sa production). Le zoom grand-angle est en effet toujours affligé d’une forte distorsion, qui a le mauvais goût de se manifester davantage du côté de la plus courte focale — justement celle qui va servir en architecture...

Argument subsidiaire : avec un grand angulaire, un pas dans n’importe quelle direction suffit à modifier l’image (les rapports entre les différents plans changent drastiquement). Dès lors, l’utilité d’un zoom est souvent moins évidente en grand angle que pour les longues focales.

Avantages du 24 mm (champ 84°)

On ne saurait trop souligner les avantages de la focale de 24 mm en 24x36 (et d’un angle de champ de 84° en général). C’est un vrai grand-angle, bien plus que le 28 mm : ce dernier (75°) est appréciable en reportage humain (comme un 35 mm amélioré) mais on le trouvera souvent un tantinet étroit quand il s’agit d’éléments architecturaux. Bien sûr, il y a aussi le 21 mm (90°), mais on entre alors dans les focales extrêmes, de maniement délicat et poussant à un style d’images qui sent vite le procédé ; alors que le 24 mm peut être rangé dans la panoplie de base, d’usage courant et donc investissement plus sûrement rentable.

Sur l’Elmarit ASPH de 24 mm

Ce 24 fut une première pour les classiques Leica télémétriques, qui ne connaissaient que 28 ou 21 mm. Cet Elmarit suivait de peu les premiers ASPH (35 mm Summicron et Summilux) de 1994, qui furent une évolution remarquée dans le niveau atteint par les optiques Leica.

Depuis son apparition en 1996, l’offre en montures compatibles s’est accrue dans la focale 24-25 mm [2]. Outre le Voigtlander Color-Skopar 25/4 (1999) moins ouvert (mais minuscule et au bon rapport qualité/prix), les ateliers Cosina fournissent pour Carl Zeiss un Biogon T* 2,8/25 ZM performant et moins cher que les Leica (mais aux tolérances de fabrication moins exigeantes ; et un peu long). Leica offre depuis 2008 un incroyable 24 mm Summilux ASPH (f/1,4), auquel se joint un Elmar f/3,8 ASPH relativement abordable et compact (et à l’impeccable correction chromatique). En définitive je suis satisfait de mon choix : l’Elmarit est d’un côté moins mégalo, meilleur et plus maniable que le Summilux ; de l’autre plus lumineux et donc plus polyvalent que l’Elmar, limité en ouverture (f/3,8, autant dire f/4).


Caractéristiques

Focale de 24,4mm, sept éléments en 5 groupes, une surface asphérique obtenue par moulage de haute précision. Une lentille en verre à dispersion partielle anormale, deux autres en verre à haut indice de réfraction. A l’avant on trouve la large lentille propre à la famille des téléobjectifs inversés alias retrofocus. Cet objectif ne comporte aucun groupe flottant.

Angles de champ : 84° (diagonal), 74° (horizontal), 53° (vertical). MAP minimale 70cm, champ à la distance minimale : 630x950mm ; rapport : 1:26. Diaphragme ouvert de 2,8 à 16 par demi-valeur.

Dimensions : 45mm (longueur), 58mm (diamètre). On aurait aimé quelques millimètres de moins.

Poids : 290g (388 en version argent). Filtres : E55 non rotatif.

L’emballage luxueux révèle un splendide étui en cuir souple. Leica nous gratifie aussi de deux bouchons avant : un rectangulaire et un circulaire suivant qu’on utilise ou pas le pare-soleil ajouré, également fourni. Ce dernier, simple assemblage en matière plastique, n’est malheureusement pas à la hauteur du reste : il m’a fallu consolider le mien avec de la colle faute de quoi il se séparait en plusieurs morceaux à chaque manipulation. D’ailleurs, je ne le retire plus : la précieuse lentille frontale est très exposée sur ce type d’objectif et mérite bien un pare-choc. Et honte aux couards qui osent mettre un filtre « de protection » devant semblable merveille !


Performances

Proche de l’idéal ?

Cet objectif a une particularité : à pleine ouverture, l’optimum est déjà presque atteint. Fermer (très peu) l’iris n’aura pour effet bénéfique qu’une légère augmentation du contraste dans les coins. En continuant de diaphragmer, des mesures très précises n’indiquent plus aucun changement, seule la diffraction vient dégrader peu à peu l’image — comme le veulent les lois de la physique.

Mesures sur banc

Les courbes MTF (ou FTM — fréquence de transfert de modulation) fournies par Leica montrent cet excellent niveau. A f/2,8 et dans un diamètre de 30 mm (la majeure partie de la surface) les courbes de 40 pl/mm avoisinent ou dépassent 60 % de restitution, ce qui suffit à discerner les contours de très fins détails sur un fond de tonalité voisine (dans un cercle de 10 mm on est proche de 80 % — valeur atteinte par les courbes de 20 pl/mm sur 30 mm de diamètre).

Distorsion

Paramètre important pour un grand angle. L’Elmarit 24 ASPH est irréprochable de ce point de vue — sous-entendu : avec un objectif conçu pour la photo générale à main levée ; notre Elmarit n’a pas vocation à concurrencer les optiques dédiées aux travaux de reproduction, ni les outils de photogrammétrie ou cartographie aérienne. Sous le bénéfice de ces observation, on pourra considérer que les -1 % à 10 mm du centre (et -2 % dans les extrêmes coins) de la fiche Leica sont des chiffres très rassurants ; ce jugement est confirmé par les photos de sujets géométriques que je prends régulièrement.

Contre-jours – flare control

L’Elmarit 24 mm ASPH a un taux de flare (partie de la lumière diffusée à l’intérieur de l’optique) très amélioré par rapport aux précédentes générations. Son superbe contraste obtenu dès la pleine ouverture en est un signe. Ci-dessous, on voit que même la présence du soleil dans le champ est incroyablement supportée par cet objectif.

flare, Elmarit 24 mm ASPH

Il reste qu’on a affaire à un grand angle : le pare-soleil ne peut protéger parfaitement la lentille frontale des rayons obliques contre lesquels aucune optique ne saurait être intégralement immunisée. Voir l’exemple ci-contre : le ciel uniformément blafard a formé une vaste source de lumière, cause du point chaud qu’on voit en haut de l’immeuble (au dessus de l’arbre).


Divers
Vignettage
Je mentionne le vignettage uniquement pour mémoire. Il est tellement peu sensible avec les retrofocus moderne comme cet Elmarit ASPH, que j’ai fini par ne plus me préoccuper de la question — qui fut naguère un vrai problème sur les grands-angulaires.
Aberration de coma
Cet objectif semble totalement libre de coma (voir dans les exemples ci-dessous).
Astigmatisme
Au vu du graphique FTM ci-dessus, une excellente correction a été obtenue : les courbes tangentielles et sagitales sont non seulement très bonnes mais encore rigoureusement concordantes, ce qui est remarquable. Pas étonnant que cet objectif ait la réputation d’être un rasoir.
Correction chromatique
Question importante en photo numérique. L’aberration chromatique (AC) est présente à pleine ouverture, mais à un niveau acceptable par un capteur numérique. A f/5,6 les franges colorées on disparu. Voir un exemple ci-dessous. Entre autres références, cf : http://www.revoirfoto.com/3
Planéité de champ
Le profil régulier des courbes FTM donne une indication positive. Au demeurant un 24 mm offre plus de profondeur de champ qu’il n’en faut pour s’inquiéter de la question ; autant dire qu’avec l’Elmarit 24 ASPH, les amateurs du fameux test du « mur de briques » peuvent se réjouir !
Bokeh – qualité des flous
Bon ! (voir exemple ci-dessous).
Qualité à courte distance
Pas de faiblesse constatée à ce jour, malgré l’absence de groupe flottant dans la formule optique.

Des images visiblement meilleures

J’ai longtemps été fort heureux de mon Minolta 24mm f:2.8 MD. [http://www.dg77.net/photo/x500/md24.htm] Celui-ci est excellent vers f/8. Mais la différence avec le présent Elmarit m’est apparue un jour en visionnant des diapos anciennes dont je savais qu’elles avaient été prises à pleine ouverture (f/2,8). Habitué désormais à l’éclat des images fournies par le Leica ASPH, j’ai été obligé de constater que les clichés pris au Minolta grand ouvert avaient quelque-chose de plat, un aspect un peu terne.


Sur le terrain

Cas d’utilisation
Utilisation avec un boîtier à viseur 0.58x
Cadre de visée

Aucun cadre pour 24mm n’est prévu dans le viseur des Leica M7, MP et modèles antérieurs [3]. Le montage de cet objectif provoque l’affichage du cadre de visée 35mm pour les Leica M4 et suivants (ainsi que du 135mm pour les viseurs de grossissement supérieur au 0.58x). Ceci peut être perturbant en prise-de-vue, surtout en cas de changements fréquents d’objectif : on peut par distraction utiliser le cadre du 35mm pour photographier au 24.

Le viseur 0.58x couvre le champ du 21mm (à condition de ne pas porter de lunettes). Une solution est d’afficher le cadre pour 28mm en enfonçant à fond le levier sur la face avant du boîtier. Le champ de l’objectif de 24 mm se trouve alors légèrement à l’extérieur du rectangle qui s’affiche.

Viseur externe

L’objectif, quoique compact, masque une portion non négligeable du champ. L’utilisation d’un viseur externe pourra être utile si la partie occultée a une importance spéciale dans la composition de l’image. Mais on s’aperçoit à l’usage que le viseur externe n’est pas un organe vital avec le viseur 0.58x.

Pour limiter les frais, on utilisera sans vergogne un viseur Voigtlander pour 25 mm (attention : le modèle pour 24x36, pas celui pour l’Epson RD-1 au capteur APS-C 16x24).


Exemples

Ci-dessous, quelques images faites avec un Elmarit-M 24mm ASPH.


Photographie faite la nuit sans flash. Les nombreux spots et sources lumineuses ne polluent ni n’affadissent l’image finale. Le film utilisé (négatif 800 ISO) manque de latitude de pose et est très granuleux, à quoi s’ajoute un temps de pose excessivement long et malgré tout au bord de la sous-exposition : tout cela n’empêche pas une finesse de détail respectable.


Suite de la précédente. La grande profondeur de champ est un des principaux atouts des courtes focales. Image où l’on voit aussi le bon comportement de l’Elmarit face aux reflets et sources de lumières. L’examen des points lumineux disséminés sur cette série de photographies permet de conclure que l’objectif bénéficie d’une excellente correction de la coma.


Pellicule inversible Fuji 100 ISO, f/4 1/125. Utilisation du viseur annexe pour s’assurer d’un parallélisme correct. Le but me semble avoir été atteint. Pas de distorsion notable sur les lignes verticales (les lignes horizontales convergent normalement puisqu’on a visé en se tournant un peu à gauche : il s’agit d’anamorphose, rien à voir avec la distorsion).

En revanche, l’aberration chromatique latérale est visible (du moins sur les bords) : en agrandissant, une frange pourpre apparaît à la limite du ciel et du bâtiment à contre-jour.

Multiplier par 8,2 la largeur du « crop » pour avoir les dimensions approximatives de l’image entière auquel il correspond. Si la mesure est de 12 cm sur votre écran, celà correspond à une jolie affiche d’environ un mètre de large pour 1m50 de haut : frères photographes, les facilités de l’informatisation généralisée nous rendent de plus en plus tatillons !


Le bokeh n’est certes pas la première chose dont on se préoccupe pour choisir un grand-angle. Mais même dans ce domaine, l’Elmarit 24 ASPH se montre très bon : les zones floues sont bien fondues au lieu de figurer sous forme de hachis de lignes. La présente photo est évidemment faite à f/2,8 ; elle permet aussi de vérifier que l’Elmarit ASPH de 24 mm reste efficace à courte distance : voir le rendu des textures (textile, bracelet en cuir...).


« Photo de rue » au grand angle. Fin 2007, il y eut en France une coupe du monde de rugby ; les travaux de la Tour Oxygène commençaient à Lyon. Déclenchement instinctif tout en marchant à grands pas.

Elmarit 24mm ASPH, Tour Oxygene, ecossais en kilt

Image d’ambiance, favorisée par la proximité des sujets.


L’Elmarit 24 ASPH a été le contributeur majeur de la série Tour Oxygêne à Lyon et de son chantier.


Reportage. Deux images qui illustrent les capacités de déclenchement à « basse vitesse » d’un grand angle.

S’infiltrer avec un objectif grand angle est la méthode recommandée quand il y a foule (film négatif couleur Portra 400). 1/12 s. & f/2,8.


Comme il est dit par ailleurs (cf la page sur le 24mm Minolta, [http://www.dg77.net/photo/x500/md24.htm] et celle sur la photo au super-grand-angle), [http://www.dg77.net/photo/x500/tamron17.htm] une vue d’ensemble doit souvent composer avec un avant-plan un peu trop vaste et de peu d’intérêt. Les lignes convergentes accompagnant le regard sont un moyen d’utiliser cette partie de l’image. Ces photos de 2006 montrent le nouveau tramway « Lea ».


Notes

Cre : 28 dec 2006 - Maj : 18 fev 2012

A propos de ces pages / about these pages : http://www.dg77.net/about.htm
Gen : 2012-03-26-14:08:27,73